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À toi, la femme qui se reproche de s’être laissée aller.

Par Sylberte Desrosiers

On s’est croisées au salon de coiffure l’an dernier. Ton mari t’a offert de te faire dorloter pour ton anniversaire. C’était TA journée!

Je t’ai remarquée dès que tu as traversé la porte. Tu n’avais pas trop l’air sure. On dirait que tu te demandais si tu avais le droit d’être là. Si tu méritais de te faire gâter. Tu regardais l’heure sur ton téléphone, comme si tu vivais sur du temps emprunté. Je t’ai trouvée tristement cute quand tu as tenté d’utiliser ta petite cocotte comme excuse pour te défiler. «Je devrais peut-être la nourrir avant de commencer?» Même ton bébé, d’à peine 5 mois, a compris que tu avais besoin de te détendre. Elle t’a regardée,comme pour te dire «voyons maman, go, t’inquiète, je resterai sagement avec papa.»

En t’asseyant sur la chaise de la coiffeuse, tu avais le corps crispé.Quand elle a détaché tes cheveux pour les démêler, tu as voulu disparaître dans le plancher. Ce matin-là, tu avais abusé du gel pour avoir un semblant de couette qui soit présentable. Tu as regardé discrètement du côté de chéri pour voir s’il voyait la scène d’horreur. Tu as eu l’air soulagée qu’il regarde son téléphone et pas toi. La gentille coiffeuse a tenté de te mettre à l’aise. C’est une professionnelle! Crois-moi, des clientes au cuir chevelu sec, aux cheveux pas tout à fait propres, emmêlés ou endommagés, elle en reçoit régulièrement. Sauf qu’à toi, ça a causé tout un choc. En effet, c’était la première fois que tu prenais conscience d’à quel point tu te négliges depuis des années.

Tu as regardé les autres clientes du salon en te demandant si ton amoureux les trouvait plus jolies que toi. Tu t’es comparée à ta grande soeur et à ta meilleure amie. Elles sont plus âgées que toi, pourtant tu es la plus vieille. Tu t’es sentie moche…Tu n’aimais pas ce que tu étais devenue. Et cela allait au-delà de ton apparence physique. Tu avais toujours été une fille qui voulait foncer dans la vie, tu ne reculerais devant rien. Tu t’es questionnée sur le comment et le pourquoi, mais surtout le quand. Quand est-ce que c’est devenu acceptable de ne plus prendre soin de toi? Comment en es-tu arrivée à trouver cela normal? Pourquoi avais-tu fini par l’adopter comme ta réalité?

Puis, l’expression de ton visage a changé. Tu étais en colère contre toi-même. Ta zone de confort était devenue inconfortable, pourtant tu y es demeurée. Tu as soudainement réalisé que tu t’étais toi-même barricadée dans une routine qui ne te plaisait plus depuis longtemps. En faisant cela, tu retenais cette femme pleine de vie et de projets en otage. Parce que tu savais que ton mari et tes enfants t’aimeraient toujours d’un amour inconditionnel, tu t’es permis un petit écart et tu as fini par te laisser complètement aller. Personne ne t’a ordonné d’arrêter de sortir, de mettre ta vie sociale ou professionnelle de côté. Personne ne t’a dicté de délaisser les tenues plus sexy ni de t’acheter des vêtements un peu moins classe, mais tellement confo! Parce que, comme de fait, que tu passes tes journées en pyjama ou que tu aies l’air de sortir d’un magazine de mode, ta famille continue de t’aimer comme tu es.

Je t’ai vu baisser les yeux. Tu avais honte.

Je t’observais, mais trop perdue dans tes pensées, tu ne l’as jamais remarqué. Ce n’est que lorsque la coiffeuse a mis la main sur ton épaule et t’a pointé le lavabo que tu as semblé revenir sur terre et te joindre à nous au salon. C’est à cet instant que nos regards se sont croisés dans le miroir. Je t’ai saluée d’un signe de latête. Tu m’as souri.

Tu t’es couchée et tout en fermant les yeux, tu as penché la tête par en arrière. Pour que personne ne t’entende, tu as remué la bouche sans produire aucun son. J’ai lu sur tes lèvres les mots d’exhortation que tu t’adressais: « Relaxe…Go with the flow

Le robinet t’offrait une chaude et invitante caresse. Tu t’es permis de décrocher et la magie s’est opérée. La merveilleuse sensation de l’eau sur ton front t’a donné l’impression de recevoir un baiser de l’univers. Ce ne sont pas que les impuretés que contenaient tes cheveux qui ont été lavés. Tu as senti le pouvoir de l’eau qui éliminait tes pensées négatives, ton stress, ton insécurité. La tristesse, le regret, la colère, tout ça a pris, avec l’eau sale, le chemin des égouts. Tu t’es sentie libérée d’un fardeau.

Tu étais bien. Tu as même fait sourire la coiffeuse, car tu as ronflé. Je crois qu’elle t’a fait un shampoing supplémentaire, juste pour prolonger ta sieste, express, mais quand même réparatrice. Welcome back!Ton mari t’a taquinée quand tu t’es réveillée. Tout le monde, sauf toi, a bien vu que tu étais épuisée.

Les quelques gouttes qui se sont retrouvées dans tes oreilles, mêlées à la chaleur du séchoir ont permis de faire sortir ce bouchon imaginaire qui t’empêchait de t’écouter. Tu t’es mise à réfléchir. Alors que tu élaborais ton plan de match, les doigts de fée de la coiffeuse se promenaient dans ta crinière pour mettre la touche finale à ta nouvelle coiffure. Je voulais que tu vois ce que je vois. Que tu réalises que malgré les ravages qu’ont laissés sur ton corps les grossesses et le temps, tu es belle, autant au-dehors que dedans. Cliché, certes, mais pas moins vrai pour autant.

J’ai trouvé beau comment tu parlais de ta famille avec des étincelles dans les yeux. Au travers de tes paroles, j’ai ressenti que tu venais de comprendre que l’amour que tu leur portes est proportionnel à l’amour que tu as pour toi. J’étais contente de t’entendre dire que tu souhaites… tu vas… non, tu dois te reprendre en main. Pour toi d’abord, mais également pour eux. Ne tarde donc pas à prendre ton prochain rendez-vous pour une pause beauté. Pour changer d’air et quelques fois de look, tu as besoin de ce moment rien qu’à toi. Peu importe le salon où tu te trouveras, pour te rappeler, chaque fois, ce charme indéniable que tu dégages, je viendrai à la rencontre de ton regard dans le miroir.

Par: Sylberte Desrosiers

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