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Le gros Al

Collaboratrice: Sylberte Desrosiers

Il fut un temps où on louangeait ma mémoire d’éléphant… Je ne pourrais vous dire si je parle d’hier ou d’il y a dix ans. Je ne m’en souviens pas. Écrire ce simple texte m’aura pris trois semaines ou peut-être plus. Je ne m’en souviens plus.

Je me suis levée un matin avec l’impression d’être bien reposée. Je venais de passer une superbe nuit. Pourtant, quelque chose clochait. En effet, avant que midi ne sonne, j’avais redit « oh! Zut, j’ai oublié! » au moins vingt fois. Entrent en scène les oublis mignons. Vous savez du genre « Pourquoi je suis entrée dans cette pièce? » ou encore « où j’ai rangé cet objet? » Puis, il y a eu cette conversation dans l’auto. J’ai dû calculer ma réponse quand chéri m’a demandé mon nom.. J’ai joué la carte du sarcasme. Colossal trou de mémoire.

Cute au début, mais moins à présent. Je ne parle pas d’oublier de charger mon téléphone cellulaire ou de laisser mon lunch sur la table en partant travailler. La situation est préoccupante, voire dangereuse. Craindre la surdose, bouteille de médicaments en main, n’ayant aucune idée si je les ai pris, regarder son enfant dans les yeux en cherchant son prénom, se réveiller dans un trou noir et profond avec zéro stratégie pour en sortir. Bienvenue dans mon quotidien. Si si, j’ai blâmé la fatigue, mais la pauvre n’a pas le dos si large…

J’ai interrogé Google. Amnésie sélective, partielle ou temporaire, distractivité, absence d’esprit… Rien pour calmer mes inquiétudes grandissantes. Je me résigne à consulter ou pas? Non, aucune envie. Je doute fort que mon corps fabrique des anticorps pour combattre ça. Ça quoi? Ce n’est pas une grippe que tu as chopée, ma belle. J’ai conscience que le problème ne s’effacera pas de lui-même. Et si le médecin me sort des résultats sur lesquels je vois apparaitre le nom du gros Al. Je n’ai même pas quarante ans!

En attendant, je camoufle, je mens. Lorsque l’on me demande si j’ai eu le temps de compléter un dossier, je réponds : « Oh! Ça, oui, oui, je le regarde dès que j’ai deux minutes ». La vérité? Si ma montre fonctionne très bien, ma mémoire, elle, s’est arrêtée. Je ne me relis presque plus. La quantité de fautes de frappe et de coquilles me bouleverse. J’évite la lecture, car les phrases n’ont pas beaucoup de sens. Certains jours, je souhaite qu’on me laisse tranquille. Je ne peux ni ne veux participer au projet des autres. Égoïsme? Pas vraiment. Je suis désolée, mais je ne veux tout simplement pas prendre le risque de manquer de temps pour concrétiser mes idées.

J’ignore pourquoi mon cerveau me joue des tours. J’appréhende le jour où ma mémoire, saturée, débutera son formatage. Aurai-je le loisir de choisir ce que je veux effacer en premier? Est-ce que les mauvais souvenirs s’envoleront d’abord en laissant s’éteindre, lentement, très lentement, très très lentement, les plus merveilleux? Est-ce que l’amour que je ressens pour mes proches suffira pour que je me souvienne d’eux? Qu’en est-il de la douceur des caresses de mon mari, de la tendresse des câlins de mes enfants? Serai-je vraiment condamnée à les oublier?

À vivre dans l’inconnu, difficile de faire autrement que de s’imaginer le pire. « Maman, sais-tu qui je suis? » La crise d’angoisse se manifeste en imaginant qu’un jour je ne pourrais plus répondre à cette question. Le négatif demeure le point de mire, même si je sais pertinemment que pour résoudre l’équation, il faut tenir compte de toutes les variables.

Une solution existe. Il y a de la lumière au bout du tunnel. Demain, ça ira mieux. Je le sens, je le sais, je l’espère.

Par Sylberte Desrosiers

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