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Ferme la porte!

Texte de Sylberte Desrosiers

Après avoir frappé, en vain, à plusieurs portes, tu te dis que la tienne demeurera toujours ouverte. Et parce que ton esprit d’éternel sauveur s’en mêle, alors là tu ne t’en sors plus. Du coup, il suffit d’apercevoir quelqu’un qui semble avoir besoin d’aide pour que tu l’invites à entrer. Mais un jour, pour une raison ou pour une autre, tu cesseras d’attendre la visite de la prochaine âme égarée…

Pour élargir ton champ de vision, tu arrêteras de fixer la porte. Du regard, tu feras le tour de la maison. Désemparé, tu réaliseras qu’elle est complètement vide! Chacune des personnes que tu as accueillies, hébergées dans ton foyer, s’en est allée avec une partie du mobilier, les portes, les murs. Cherchant le positif en toute chose, tu te dis qu’au moins, il te reste ton jardin. 

Consternation!

Le coin où trônaient majestueusement tes rosiers n’est plus qu’un amas de mauvaises herbes. Tous les beaux papillons, qui te saluaient d’un battement d’ailes, ont été délogés par les perce-oreilles et les millepattes. Tu cours à l’intérieur… du moins ce qu’il en reste. Tu réfléchis, tu essaies de comprendre comment la maison a pu devenir dans un tel état. Comment se fait-il que tu n’aies rien vu?

Tu pourrais aisément abandonner cette demeure en ruines, mais tu décides plutôt de la rebâtir. Tu remarques qu’une poutre est demeurée bien droite alors que tout le reste menace de s’écrouler d’un instant à l’autre. 
Tu en ajouteras d’autres, question de solidifier le tout. Tu travailles jour et nuit, à la sueur de ton front. Pas question de ralentir la cadence, pas question d’abandonner. Tu te reposeras quand la reconstruction sera terminée.
 Les jours se transforment en semaines, en mois, en année. Qu’importe, tu sais que ce dur labeur en vaudra la peine.

Se pointe enfin le jour J. Tu donnes fièrement le dernier coup de pinceau.

La petite pause que tu t’accordes pour te féliciter de ta persévérance et de ta détermination est vite interrompue par le carillon de la sonnette. Tu ouvres la porte. À ta grande stupéfaction, c’est une livraison de meubles. C’est impossible! L’homme te montre le bordereau. Ton nom y est bien inscrit. Un deuxième, puis un troisième camion arrivent. En guise de facture, tu reçois un manuel d’instructions indiquant que chaque pièce du mobilier comporte un numéro de série qui t’es assigné, le rendant plus facile à retracer en cas de perte ou de vol.


Le lendemain, même scénario. Toc Toc Toc, toc toc, toc toc toc… Quelqu’un frappe à la porte. Tu n’attendais pourtant personne. Un inconnu installe une serrure additionnelle, sans dire un mot. Il te remet la clé en prenant le soin de spécifier qu’il n’existe qu’une seule copie. Si tu la perds, tu devras changer la serrure. Si tu essaies de la reproduire, ni l’originale ni la copie ne fonctionneront. Encore une fois, il faudra changer la serrure. Dans l’après-midi, c’est au tour d’une compagnie de système d’alarme de te rendre visite. Une fois l’installation terminée, le technicien t’explique que le code est unique et que seule ta voix peut activer ou désactiver le dispositif de sécurité. Il précise également qu’une alarme stridente retentira si la porte reste ouverte trop longtemps. Même si tu n’as aucune idée de qui remercier pour cet élan de générosité, tu suis tout de même toutes les instructions à la lettre.

La maison est parfaite. Mieux que l’ancienne, mieux que ce que tu aurais pu imaginer.  Fasciné par le mystère, tu nages quelque peu entre bonheur et questionnement.

Quelque temps plus tard, alors que tu profites d’un moment pour contempler ton nid, le tintement de la sonnette te fait sursauter. Tu ouvres la porte et là, devant tes yeux, se trouve un autre toi. Sans même se présenter et d’un ton ferme, mais pas insensible, cet autre toi annonce:

«Maintenant que ton intérieur est bien aménagé, il est temps qu’on parle toi et moi». 

Cette conversation avec toi-même t’ouvre les yeux. Appelons cela une prise de conscience, une révélation, l’éveil. Tu finis par saisir le message. Tu comprends pourquoi tu as échoué la première fois… Implosion. Rongé de l’intérieur.


En fait, la maison te représente. À trop vouloir surprotéger les autres, tu t’es négligé. À prendre soin des âmes blessées, tu as fait fi de l’importance de panser tes propres blessures. En ouvrant ta porte à tous, tu as fini par perdre le contrôle. Pendant que des gens aux bonnes intentions te rendaient visite, des kleptomanes et des squatteurs en ont profité pour se faufiler. Certains t’ont même laissé leurs démons en «cadeau». 

Qu’en est-il de cette poutre qui, malgré tout, est restée debout? Elle représente la puissance de ta foi. Quand tu penses avoir tout perdu, c’est elle qui te donne la force de continuer.

Par Sylberte Desrosiers

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